Berceuse des temps modernes

Berceuse des temps modernes

Berceuse des temps modernesChanson douce, de Leïla Slimani, aux éditions Gallimard (2016)

Aujourd’hui, nous abordons le Goncourt. Prix littéraire français considéré comme le plus prestigieux, et créé en 1892, il est à souligner que c’est une jeune auteure, une femme (oui, nous devons encore aborder ce sujet en 2017 !) qui le reçoit. Et ce n’est pas de n’importe quel récit dont nous parlons car dès la 1ère page, un froid glacial s’empare de vous : « Le bébé est mort. Il a suffi de quelques secondes. ».

Les faits sont exposés, le lecteur n’a pas à chercher l’assassin qui est immédiatement (et à juste titre) désigné : la nounou. Stupeur ! Que s’est-il passé ? D’un fait divers récent des beaux quartiers de Manhattan, Leïla Slimani nous emporte dans un récit qui colle parfaitement à notre folle époque.

Nous sommes dans le 10ème arrondissement de Paris, chez Myriam et Paul, jeunes trentenaires aux abois de leur vie d’adulte : le temps est venu de trouver un modus vivendi avec leurs très jeunes enfants. Myriam est fatiguée et blasée de la vie passée aux côtés de ses jeunes pousses : elle veut retrouver sa vie professionnelle. Myriam est avocate, pleine d’ambition, et son mari, bien que frileux, ne saurait la retenir. Ils cherchent alors une nounou : « Pas de sans-papiers, on est d’accord ? Pour la femme de ménage ou le peintre, ça ne me dérange pas. Il faut bien que ces gens travaillent, mais pour garder les petits, c’est trop dangereux. » Tout est dit : la mécanique des petits arrangements entre amis, pétris de préjugés et de croyances bien fondées, pleine de fausse générosité et d’ironie, se met en place. Comme une chanson douce, la berceuse du quotidien de ce couple s’installe et glisse implacablement.

Et leur routine n’est pas sympathique à explorer : Myriam et Paul ont-ils désiré cette vie de couple et de famille ? La question se pose. Et La nounou entre en scène : c’est Louise, veuve cinquantenaire, elle-même mère d’une jeune adulte. Seul le lecteur aura les détails de sa vie rugueuse de banlieusarde, soumise à de nombreuses violences physiques et psychologiques. Qui cela intéresse t’il ? Myriam et Paul ne s’en soucient pas. Le virus se propage : Louise s’installe progressivement chez eux et devance tous leurs besoins : « La nounou est comme ces silhouettes qui, au théâtre, déplacent dans le noir le décor de la scène. (…) C’est elle qui tient les fils transparents sans lesquels la magie ne peut pas advenir. (…) Elle est la louve à la mamelle de qui ils viennent boire, la source infaillible de leur bonheur familial. »

Louise maniaque, trop propre sur elle pour être vrai. Une somme de détails dérange Myriam et Paul puis, rapidement, est remisée : Louise est si arrangeante que les grains de sable ne viendraient troubler leur paisible et étroite petite vie. Paul, dans un moment de lucidité, souhaite congédier la nourrice ? Il n’en est pas question : attachée aux enfants comme aux parents, soumise à leurs caprices, elle comble vide et carences et imprègne totalement leur intimité. Mélancolie délirante ? La description clinique, très bien documentée par l’auteure, liée à un dur constat posé sur notre société moderne, à l’aliénation possible des parents à leur nounou et à l’ambivalence vécue par les mères, l’isolement dont chacun est responsable, le mépris de classes, de l’employeur vers l’employé, le rejet de l’Autre, poussent peu à peu le lecteur vers l’inéluctable. La subtilité réside dans le fait que Leïla Slimani garde jusqu’au point final le même féroce équilibre dans son récit. Elle n’est pas prise dans l’émotion de ses personnages : elle est Louise qui avance et à qui personne ne s’intéresse exceptée Wafa (une autre nourrice rencontrée au square et qui lui tend la main). Louise sans amour et sans affection. Louise qui, emportée dans un dernier délire, ne peut supporter la double perte prochaine de son toit et de son emploi. Louise sans avenir, sans dignité, Louise qui touche le fond et ne sait se raccrocher qu’à une seule idée : un 3ème enfant pour Myriam et Paul. Oui, mais …

Une fable dérangeante car au plus proche de la réalité. Ce couple, peu joyeux et dénué de complicité, ne saurait être (trop) jugé. Happé et aveuglé par leurs besoins individuelles au bénéfice de la folie d’un tiers ! Une chanson douce que vous n’êtes pas prêts d’oublier.

Chanson douce, aux éditions Gallimard (2016) http://www.gallimard.fr/                                                                                         #prixgoncourt2016 #blanche #lecture #gallimard

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