Ça raconte Sarah, Pauline Delabroy-Allard

Ça raconte Sarah, Pauline Delabroy-Allard

Ça raconte Sarah, et un moment de latence dans la vie de la narratrice, dont nous ignorons le prénom. Un entre-deux qui va rapidement s’animer. Jeune parisienne divorcée, maman d’une petite fille de quatre ans, elle est fraichement en couple, sans y croire, et enseigne dans un lycée. « Je ne sais pas combien de temps ça va durer, et par quel événement ça prendra fin. En attendant, tous les jours se ressemblent un peu (…) ».

Elle rencontre Sarah chez des amis communs, au dîner du 31 décembre, et se laisse entièrement happée par la frivolité de cette jeune femme qui s’anime face à elle. Elle envie tout ce qu’elle n’est pas : fumeuse trop maquillée, foutraque mal habillée, habitée d’un rire puissant, de l’aisance des épicuriens. « Elle est vivante ! » et cette l’incantation fait le lit de la première partie du livre. Entre les deux femmes, le courant passe immédiatement et l’amitié se met vite en place. Sarah écrit tous les jours. Le miracle de la nouvelle année se produit. Et de latence, il n’est rapidement plus question.

Ça raconte Sarah, et la sortie de l’hiver amoureux. La narratrice glisse, lentement mais sûrement, vers un monde plus beau, coloré et joyeux. Sarah, brillante violoniste de quatuor, redonne goût à la monotonie. Depuis Sarah, elle revit, s’étonne du printemps qui bat sa veine, cherche à tout savoir, à comprendre, et se surprend à embrasser pleinement ce nouveau monde. C’est l’amour tous les jours, au détour d’une rue, à la sortie du lycée, à l’heure du goûter et en matinée. Au cours d’une soirée à la Cartoucherie, la révélation « Je crois que je suis amoureuse de toi » dit Sarah.

« Ça raconte ça, le silence tonitruant et les jours cotonneux dans lesquels on flotte, quand offre la vérité ». Les jours qui suivent : Aimer, boire, et chanter, d’Alain Resnais. Le texte est émaillé de références artistiques qui permettent symboliquement d’illustrer l’histoire d’amour qui défile sous nos yeux, et offre au lecteur de faire une pause, de reprendre son souffle. Un procédé ingénieux permettant d’aller à la rencontre des sources d’inspiration de l’auteure. Car Pauline Delabroy-Allard a un rapport très particulier à l’écriture. Une musicalité faite de soubresauts, de suspensions et de cessez-le-feu mademoiselle !

Un style descriptif, direct, où chaque ligne emporte le lecteur dans un tourbillon émotionnel. Des phrases sèches, tendues, rectilignes, comme un impact de balle. La passion fait sa place sans autres interrogations. Elle irrigue, et irrigue encore les corps, et traverse la peau sans trop l’abîmer. Ce n’est qu’ensuite, qu’elle distille la poudre soufrée, et entraîne la peine. Le corps en miettes, endommagé, la narratrice est exsangue. Au fil des Quatre Saisons de Vivaldi, cette relation amoureuse broie notre protagoniste autant qu’elle lui fait du bien.

Ça raconte Sarah, et la mélancolie. La perte douloureuse qui s’articule autour d’un événement qui clôt le premier chapitre et nous faire entrer dans un temps où la narratrice décrit un besoin viscéral de s’échapper. Elle part en Italie, pour une période indéfinie, et dissèque cette histoire qui continue à infuser en elle, ses ambivalences, le fait de ne rien vouloir oublier, de garder intactes saveurs et odeurs, et de vouloir aussi chercher à en découdre. Avec elle. Avec Sarah. Oublier les fantômes et faire table rase du passé. Pour reprendre confiance et se retrouver.

Quel magnifique premier roman ! Une pépite, lue d’une traite, qui fait ressurgir la mélancolie à partir du réel, la vibration de cette histoire brève, dans laquelle chacun peut se retrouver. Dans les dernières pages, la narratrice développe : « Je me souviens comment c’est, sa voix dans le téléphone, quand elle était loin, dans un autre pays, une autre ville. Quelle douceur c’était de savoir qu’elle existe ; d’en avoir la preuve. Je ne pense plus qu’à ça. Aux traces, aux preuves, au corps. Aux corps encore. Mais surtout, surtout, au tangible. ». L’émerveillement est partout et habille les plus belles pages du livre. L’intensité ne vous lâche plus même dans les moments de désarroi. La musique du récit vous accompagne longtemps après l’avoir refermé. Un livre que je recommande vivement pour l’éblouissement, le charme et l’uppercut de l’écriture.

Ça raconte Sarah, est actuellement sur la 2nde liste du Prix Goncourt. Encore un effort et l’ouvrage pourrait être dans la dernière sélection avant l’attribution du prix le 7 Novembre prochain. Je ne peux que lui souhaiter le meilleur !

 

Ça raconte Sarah, de Pauline Delabroy-Allard aux Editions de minuit (2018)

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.