Gaspard de la nuit, Elisabeth de Fontenay

Gaspard de la nuit, Elisabeth de Fontenay


Superbe titre, partiellement inspiré du recueil de poésie Gaspard de la nuit, d’ Aloysius Bertrand (publié au 19e siècle) d’une part, et du triptyque pour piano de Maurice Ravel d’autre part, Elisabeth de Fontenay propose un texte intime sur la relation tissée avec son frère.

Ce frère sur lequel a été posé le diagnostic de « profond retard mental », «idiot intérieur» ou « Narr », termes auxquels elle ne se résout pas, et qui fait écho en elle à « l’implacable traitement chimique » qui lui fut imposé. Son nom est Gilbert-Jean, et elle l’appelle Gaspard, en référence à l’orphelin de l’Europe, Gaspard Hauser, chanté par Verlaine, et dont la mort n’a pas voulu : « Suis-je né trop tôt ou trop tard ? Qu’est-ce que je fais en ce monde ? Ô vous tous, ma peine est profonde : Priez pour le pauvre Gaspard ! ».

Gaspard a longtemps partagé sa vie de petite fille jusqu’à l’apparition d’accès de violence. Il est né à la veille de la guerre. Leur père, catholique, s’engage en résistance, pendant que la famille maternelle, est en grande partie exterminée à Auschwitz. A cette époque, Gaspard est temporairement mis à l’abri dans une ferme suisse – donnant lieu à de très belles et difficiles pages sur la condition des personnes handicapés pendant la guerre – puis sera définitivement installé dans une institution toulousaine, où il vit encore aujourd’hui. Depuis le décès de leurs parents, Elisabeth de Fontenay s’occupe seule de Gaspard, partageant ses étés avec lui.

Ce frère a qui l’amour a été donné et dont il a fallu se résoudre à se séparer. L’absence physique n’a pas empêché une forme de présence auprès de l’auteure qui explique poétiquement que sa vision du monde, et donc son œuvre, sont emplis de lui, de ses interrogations autour de ce secret si longtemps porté que l’urgence aujourd’hui se fait sentir derrière l’écriture. « Comment aborder à cette rive lointaine ? Je ne peux pas entreprendre un récit, car, si je connais à peu près ce qui a été imposé à Gaspard au cours de sa vie, je ne sais rien de ce qui a fait rupture pour lui et s’est transformé en rites, en répétitions inadéquates et lassantes de gestes et de mots. Et, comme j’ai vécu dans son intimité jusqu’à l’âge de dix-sept ans, chambre contre chambre, et que, depuis de longues années déjà, il n’a plus que moi au monde, je redoute de disposer de son être en le présentant seulement comme l’origine de ce que je suis devenue.»

Elisabeth de Fontenay fait appel à Diderot, Kant, Primo Levi, Foucault, Heidegger, Nietzsche bien sûr etc. et à l’ensemble de ses ressources philosophiques, qui la supportent sur ce chemin semé de doute. Elle s’appuie aussi sur ses références cinématographiques et artistiques pour progresser dans la recherche du langage mis en place avec son frère. La langue, ce si vaste sujet autour duquel elle oppose deux camps : celui des bêtes et celui des hommes. Cette réflexion sur les rapports entre les hommes et les animaux tient une grande place dans ses recherches et ses écrits.

Elle ne veut pas trancher : « Aussi loin que j’aie pu aller dans l’interprétation du silence des bêtes, envisagé comme autant de langues réclamant d’être traduites, je restais pétrifiée par la contemplation de l’absence apparente de Gaspard au sens, en même temps qu’enracinée dans la décision, d’origine cartésienne, qui confirmait que la rareté de sa parole n’avait rien à voir avec le mutisme animal et ne signifiait aucunement qu’il n’était pas, lui aussi, un être de langage.» et ajoute, dans très belles pages dédiées à Descartes : « Descartes a réhabilité mon frère alors même que ce dernier m’aura, pour citer le mot de Rimbaud dans une lettre de 1871, «  chargée de l’humanité des animaux même »».

Elle est celle qui reste, et qui peut encore s’adresser à Gaspard. Avec une grande générosité, sans complaisance et sans se soustraire à certains sujets émotionnellement difficiles. Le poids du secret de famille, l’enquête partielle qu’elle réussie à mener et qui ne parvient pas à la rassurer. Elle cherche la singularité de ce frère, s’en éloigne avec mélancolie, pour mieux saisir et proposer l’épaisseur de son mystère. Un livre d’une beauté inclassable !

J’aurais souhaité que certains aspects soient développés et étirés plus encore car chaque chapitre est court. Il n’en demeure pas moins que ce texte est une magnifique déclaration d’amour d’une sœur à son frère et je vous en offre un dernier passage : « Il ne cherche ni à préserver ni à développer son être propre, puisque c’est cela, lui-même, qui lui fait défaut. Ou, plus justement, cela dont, à partir du moment où je me refuse à seulement décrire son comportement et où je m’obstine à présumer chez lui une intériorité indéchiffrable, cela même dont je dois affirmer que je ne sais rien. Où puiserait-il en effet la force de lutter pour faire reconnaître sa singularité, celui qui, bien qu’il semble en faire parfois usage de manière sensée, se trouve, faut-il le rappeler, dépourvu du je comme du tu et, plus radicalement encore, du il ? ».

Elisabeth Bourdeau de Fontenay est maître de conférences émérite de philosophie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Parmi les auteurs qui ont influencé ses travaux, on peut mentionner Vladimir Jankelevitch, auprès duquel elle travailla de nombreuses années,. Michel Foucault et Jacques Derrida. À la mort de Vladimir Jankelevitch (1985,) elle fonde, avec Pierre Michel Klein et Béatrice Berlowitz, l’Association Vladimir Jankélévitch.

Gaspard de la nuit, d’Elisabeth de Fontenay chez Stock (2018)

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