La maison, Emma Becker

La maison, Emma Becker

Tout d’abord, je salue l’audace artistique dans la proposition d’Emma Becker ! Une immersion dans La maison. Pas un roman. Pas une fiction. L’expérience du réel comme objet littéraire.

A peine âgée de trente ans, Emma Becker est écrivaine et La maison est son troisième roman. Habitant Berlin, elle décide un jour de passer la porte d’une maison close et fait sienne l’expérience de la prostitution pendant deux ans et demi. Elle travaillera sous le nom de Justine (en référence au célèbre personnage du Marquis de Sade). D’abord au Manège, puis rapidement elle trouvera ses marques dans La maison. L’audace, et la singularité de cette autofiction très réussie, résident en premier dans le fait que son auteure, au centre de son sujet, évite tous les clichés et écueils liés au sujet de la prostitution. Je serais dans l’erreur si je vous disais que le sujet est celui de la prostitution dans sa généralité, car il s’agit d’une des figures de la prostitution, dans un cadre défini par l’auteure, qui est finement relatée.

Je l’ai lu comme un ensemble de nouvelles sensibles et tournées vers la curiosité, et l’énergie vitale. Emma Becker se fond littéralement dans ce nouveau quotidien, sans jugement, avec beaucoup de pudeur et d’humilité. Elle s’attache à ses personnages qui oscillent entre une profonde misère sociale, et sexuelle, et le besoin viscéral de trouver quelqu’un à qui parler. Et raconte la joie immense d’avoir la capacité de prendre le pouvoir et d’exprimer la pleine puissance de sa féminité.

C’est très réussi ! Le lecteur entre dans La maison avec étonnement. Les personnages sont attachants et nous entrainent dans une Allemagne moderne. A l’ère où l’équilibre entre femme et homme se redessine, elle décrit la prostitution sans valorisation, sans mauvais traitement. Le sujet de l’argent est directement évoqué. Elle est très bien rémunérée (ce qui lui permet de prendre le temps d’écrire) : tout travail mérite salaire. Elle répète à plusieurs reprises que La maison est un endroit unique, auquel elle est attachée, et qu’aucun autre ne pourrait se substituer à celui-ci.

La maison est d’ailleurs l’un des personnages principaux de ce livre. Composée de plusieurs chambres, toutes plus singulières les unes que les autres, elle abrite les activités sexuelles qui prennent forme chaque jour, avec leurs rites plus ou moins drôles et déroutants. Emma Becker parle de son activité d’indépendante, qui passe la plus grande partie de son temps à attendre ou à s’interroger sur le pourquoi de la venue de ses clients.

Sa curiosité pour le désir masculin est aussi une clé de lecture : elle dresse un portrait juste sur les manques affectifs et les désordres de ces clients. Elle s’amuse parfois à leur inventer d’autres vies, de nouveaux amours, et pourquoi pas, un grand Amour.

« Pourquoi ce sujet ? » je m’interroge. Un sujet comme un autre, fascinant sur le plan sociologique, qui n’aurait pas eu le même intérêt sans l’immersion de l’auteure. Un sujet qui permet à Emma Becker de se créer mille vies, de se mentir peut-être, d’être plusieurs femmes tour à tour, et de vivre la liberté de l’invention. Une expérience de la prostitution, que nous voudrions binaire, une femme réduite à un schéma primaire de soumission à l’homme, et qui s’avère révéler la multiplicité de son auteure. Un sujet qui lui permet d’écrire et, par le fait même d’écrire, de garder une forme de distance.

Ni pathos, ni clichés, dans ce journal atypique mais la recherche de l’humanité en toutes choses. Une auteure au désir clair, droite sur son axe, qui donne à voir de merveilleux portraits comme peut nous proposer la littérature française. Ne se souvient-on pas de Nana de Zola ? Cet objet littéraire s’inscrit parfaitement dans cet héritage. Ne trouve t’on pas dans Justine ou les malheurs de la vertu : « L’homme serait le plus heureux des êtres si du seul besoin qu’il a d’une illusion quelconque ne naissait aussitôt la réalité » ? Je vous conseille vivement  de lire La maison !

 La maison, d’Emma Becker aux éditions Flammarion (2019).

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