L’amour après, Marceline Loridan-Ivens

L’amour après, Marceline Loridan-Ivens

 

L’amour intense. L’amour sans contraintes. L’amour après l’inacceptable. L’amour après.

Accompagnée pour la 2nd fois de Judith Perrignon (Et tu n’es pas revenu chez Grasset, 2015), Marceline Loridan-Ivens progresse dans son récit et donne à voir l’envergure de ses sentiments après la vie dans les camps. Point d’histoire : en Avril 1944, Marceline Loridan-Ivens est capturée par la Gestapo avec son père et envoyée au camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau, dans le même convoi que Simone Veil, puis à Bergen-Belsen. Elle y restera plusieurs mois, sera déportée à Theresienstadt et recouvrera la liberté en Mai 1945.

Dans ce nouvel ouvrage, elle interpelle : qu’est-ce que le désir quand on revient de si loin ? Une (ré)invention ? Une (r)évolution ? Marceline est jeune lorsqu’elle est envoyée à Auschwitz-Birkenau. En 1945, à l’adolescence, tout reste à construire sur un socle peuplé de fantômes et de peu de revenants. Mais comment se déployer ? Et quelle place accordée à l’amour ?

«C’est parmi les survivants que j’ai commencé à chercher l’amour. Ce n’était pas un choix, juste une question de cercle […]».  A sa libération, l’auteure cherche ses marques en profitant pleinement de ce que la vie offre. C’est au 10 boulevard de Strasbourg, que loge son premier amant : «On a commencé à sortir ensemble, à s’embrasser, se bécoter, je le laissais faire, de plus en plus pressant, je savais où nous allions, ou plutôt où il fallait aller, ça ne m’intéressait pas, ça me faisait peur, bien au-delà du risque de tomber enceinte, je fuyais mon propre corps, sa mise à nu, à jamais associée pour moi à l’ordre d’un nazi, à son regard humiliant tandis qu’on nous rasait la tête et le sexe, à son verdict : la mort ou le sursis. Jamais, avant le camp, je ne m’étais déshabillée devant quelqu’un, jamais je n’avais vu le corps des femmes nues, ni celui de ma mère, ni celui de mes sœurs. J’ai découvert le mien en même temps que je l’ai su condamné. J’en ai fait une quantité négligeable. Secondaire. Il fallait juste qu’il tienne, qu’il soit sec et solide. J’ai tout vu de la mort sans rien connaître de l’amour» témoigne t’elle.

La manifestation du passé est toujours saisissante : parler pour laisser une empreinte, parler pour se saisir de son histoire et construire son récit. Au-delà, ce qui a happé la lectrice en moi, est la force d’agir, l’action en dépit des doutes. L’animation que Marceline Loridan-Ivens trouve à réanimer son corps, rabaissé et affaibli jusqu’à l’os. Elle écrit, avec beaucoup d’élégance, la difficulté à trouver le lâcher prise et l’abandon. Du temps nécessaire pour arrêter de plaquer des images de lutte et de mise à mort. Quinze, peut-être vingt ans. « ll m’a fallu faire taire la mauvaise voix en moi, celle qui parle la langue du camp […] » pose-elle. Les voix et effluves de la mort qui reviennent frôler sa main, qui l’étreignent quand elle se déshabille, qui la saisissent parfois. Elle égrène la liste de ses amants-amoureux et éprouve son passé dans un éternel mouvement de va-et-vient : Jean-Pierre, Yves, Freddie, Camille, Georges Perec, Edgar Morin, etc. «Sans qu’ils le sachent, et sans que je le sache non plus d’ailleurs, je déposais mon passé, mon impasse, ma dureté entre leurs mains, même brièvement. Ce que l’on met de soi en l’autre est tellement plus vaste qu’on ne le croit.»

Elle conserve une admiration pour la dualité entre la jeune fille, pour toujours restée dans les camps, et la femme qui embrasse l’existence comme si tout pouvait s’arrêter demain. Comment pourrait-il en être autrement ?

Symbole précieux : Marceline Loridan-Ivens a chez elle des valises de lettres d’amour. Elle offre d’ailleurs aux lecteurs quelques pages de sa correspondance avec Pérec que je recommande vivement. Ils se ratent, passent à côté l’un de l’autre.   Elle ne pouvait l’aimer car il l’attirait inexorablement vers son passé (lui dont la mère avait disparu à Birkenau).

Elle aime avec intensité : à chaque homme concorde un état, une percée en elle qui ne cherche surtout pas à éclairer les autres. Ses amants lui permettent de s’ouvrir à ce qu’elle appelle sa propre vérité. Elle se nourrit de chaque relation, prend ce qu’elle peut, grandit, éprouve, vit avec deux hommes, et épouse à deux reprises. Son grand amour est et demeure son 2nd époux, Joris Ivens, avec qui elle coréalise une série de documentaires dans les années 70.

Elle reste l’une des seules femmes, survivantes des camps, à parler du corps. Transgressive pour l’époque, où parler de la sexualité n’ést pas monnaie courante. Ce livre, sans retenu, avec une écriture d’une authenticité rare, est le poème d’une mise à nu : il parle essentiellement d’amour, l’amour des autres et donc l’amour de soi. Libre de n’être que soi-même. Bouleversant!

Retrouvez son interview récente par François Busnel dans l’émission La Grande Librairie du 18 janvier 2018 (France 5) :

https://www.france.tv/france-5/la-grande-librairie/saison

L’amour après, Marceline Loridan-Ivens chez Grasset (2017)

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