L’ascension du Mont Blanc, de Ludovic Escande

L’ascension du Mont Blanc, de Ludovic Escande

Lire L’ascension du Mont Blanc, et envisager cette rentrée littéraire comme une fête !

Le protagoniste, Ludovic Escande, passe une année difficile. En plein divorce, les questions existentielles affluent et l’emménagement dans un deux pièces de la région parisienne, synonyme de solitude, n’apaise pas son anxiété.

Ludovic est exsangue : ayant perdu ses repères, seule son activité professionnelle, comme directeur de collection chez Gallimard, le relie encore à une forme de quotidien. Un soir, il se confie à l’un de ses auteurs, Sylvain Tesson qui, sans détour, lui propose l’ascension du Mont Blanc. Stupeur de Ludovic Escande ! Interpelé par l’audace, la spontanéité et l’énergie de son ami, Ludovic accepte et se prépare. Epaulé d’un troisième comparse (et quel comparse!), également auteur à la NRF, Jean-Christophe Rufin, et d’un professionnel de renom, le champion d’escalade Daniel Du Lac.

Bien des efforts seront nécessaires à Ludovic pour surmonter sa peur des hauts sommets. A coups d’antidouleurs, et d’anxiolytiques, permettant d’espacer deux crises de panique, il parviendra aux limites de son vertige, et donc du physiquement tolérable, pour atteindre le graal. Le besoin du dépouillement, le traitement du dépassement de soi pour se réinventer sont intéressants, détaillés et l’écriture fluide. Où le lecteur apprend qu’en alpinisme, comme ailleurs, le collectif et la communication avec ses pairs priment. Mais le cœur du roman n’est pas là. C’est la matière qui prend forme autour, et habille cette aventure dans son ensemble, qui est la plus captivante.

C’est bien l’Amitié qui relie les quatre hommes qui est au centre. L’Amitié comme nous ne la traitons plus. L’Amitié comme nous ne la vivons plus ! La capacité à laisser s’éveiller avec bienveillance le potentiel de chacun. La proposition de Sylvain Tesson, avec humour, et d’une manière suffisamment enveloppante pour être acceptée, réside dans le réveil d’un ami qu’il respecte pour ce qu’il est. Sylvain Tesson, de manière consciente ou inconsciente, entraine Ludovic vers une potentialité inexplorée. Et traite son ami, novice en alpinisme, sur un pied d’égalité. Ce propos est notamment illustré lorsque Sylvain Tesson opte pour une ascension par « la voie royale », excitant les plus aguerris, et laissant Ludovic dans l’appréhension qu’offre l’ignorance.

L’ascension n’est pas une proposition accidentelle mais plutôt une opportunité, comme une formidable excuse de retrouver un potentiel fondateur. Une êtreté éteinte par les difficultés d’une vie quotidienne qui peut étouffer. L’ascension est l’exercice qui permettra la prise de conscience de l’arrière-plan, du lointain, et la révélation d’une certaine forme de liberté. Aristote expliquait, dans Ethique à Nicomaque, que « L’amitié est le lien universel qui unit, ou au moins rapproche tous les êtres animés […] l’amitié n’est pas seulement un sentiment nécessaire à l’existence des sociétés, elle est aussi un de ceux qui embellissent et honorent le plus la vie de l’homme ». C’est cette affection qui va permettre à Ludovic Escande de lutter contre ses angoisses bien mieux que le cocktail anxiolytiques-alcool qu’il s’impose tout au long de son parcours.

Ce rapport humain trouve son assisse dans les valeurs partagées par les protagonistes. Et que le lecteur perçoit subtilement : ce qui les relie intellectuellement, les écrits, la lecture, et leur rapport effectif à la langue. Le rapport aux Autres, leur humanité, leur pudeur aussi, etc. L’ensemble des vertus que seul un certain rapport au bien propose. Cette Amitié, au sens philosophique, est d’autant plus rare qu’elle nécessite du temps et des habitudes communes. A l’automne 1957, Camus écrit à René Char « Plus je vieillis et plus je trouve qu’on ne peut vivre qu’avec les êtres qui vous libèrent, qui vous aiment d’une affection aussi légère à porter que forte à éprouver […] c’est ainsi que je suis votre ami, j’aime votre bonheur, votre liberté, votre aventure en un mot, et je voudrais être pour vous le compagnon dont on est sûr, toujours. »

C’est la proposition de ce court roman qui m’a apporté une grande gaieté ! Un roman dans lequel l’humour tient aussi une place de choix : chaque anecdote se veut étoffe du propos. Un roman que je recommande chaleureusement pour un retour aux principes fondateurs. Un excellent moment en perspective !

L’ascension du Mont-Blanc, de Ludovic Escande aux éditions Allary (2017)

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