Le champ de bataille, Jérôme Colin

Le champ de bataille, Jérôme Colin

Ce 2nd opus de Jérôme Colin s’ouvre sur le beau visage d’un adolescent de 15 ans prénommé Paul. Regard noir et dur, éphélides accrochées à l’ovale du visage et moue pleine, qui laisse entrevoir les dernières réminiscences de l’enfance.

L’adolescence est arrivée sans faire de bruit, dans la vie de cette famille belge, comme dans tant d’autres : « C’est arrivé soudainement, il y a près d’un an. On avait embrassé notre petit garçon. On lui avait dit « Allez, bonne nuit. Dors bien. » avant de refermer délicatement la porte pour ne pas faire de bruit. […] Cette nuit-là, notre petit garçon avait été dévoré par le monstre. La guerre avait commencé. Nous n’étions pas préparés. Un enfant, on ne devrait jamais lui permettre de dépasser douze ans. C’est, à mon humble avis, le grand maximum. Après, les emmerdes commencent. »

Cette période, mêlant à la fois tendresse et âpreté, est relatée sous tous ses aspects par le narrateur, quarantenaire, père de l‘adolescent. Aucun thème n’est laissé au hasard : des difficultés scolaires, menant à une montée en pression de la relation parent-professeur, à l’évanouissement du vocabulaire à présent composé de mots ne dépassant pas six lettres et d’insolentes injonctions, du linge sale éparpillé dans la maison à la rareté des douches (inversement proportionnelle au temps passé dans la salle bain). Sans oublier la tyrannie des écrans et les premiers émois et tâtonnements de la vie sexuelle, etc. Le lecteur est plongé dans le monde insouciant et expérimental de l’adolescence.

Ce qui est plus troublant est la triangulaire formée par le couple, le père et l’adolescent. La perte de confiance du narrateur en lui-même est l’un des sujets du livre. Il ne sait que faire de cet adolescent qui se percute à lui comme un soldat devant un champ de mines. La colère, qui monte progressivement, se nourrit du fait qu’il est lui même cet éternel adolescent qui ne fait face ni à sa paternité, ni à ses engagements envers la vie de famille. Au côté d’une femme stable et équilibrée, dont une somme de détails nous pousse à croire qu’elle aime et tient à sa famille, le narrateur se débat, empêtré à la vue de la transformation de l’adolescent à l’homme. Vieux de son adolescence, ce père a laissé défiler les années sans s’interroger sur ses aspirations, ses désirs, et son projet de construction. Par le fait, il verbalise mal ses demandes auprès de l’adolescent : maladresse touchante qui offre le comique d’une situation qui pourrait ne paraître que triste voire affligeante.

En distillant les histoires de son fils, il ne parle, la plupart du temps, que de lui-même, violemment rejeté par le système scolaire. Il dit : « J’ai détesté l’école et elle me l’a bien rendu. J’ai maudit le fait de devoir rester assis huit heures par jour alors que mon corps était en éruption. J’ai maudit le fait de devoir apprendre par cœur des matières qui n’avaient aucun sens pour l’enfant que j’étais […] J’ai vomi l’autorité des professeurs qui en abusaient sous prétexte qu’ils avaient le diplôme. » Une érosion qui a savamment fait son travail et se répercute au moment de transmettre. Comment est-il possible de passer le relais sans avoir un minimum de confiance en soi, de confiance en ses référents, et surtout l’élan nécessaire et porté par sa propre expérience de vie ?

Le champ de bataille, expression subtilement trouvée, symbolise la débâcle de la famille au sens propre comme au sens figuré. Le champ lexical de la guerre est finement distillé tout au long du récit : des offensives à la mise à genou, des bataillons adverses à la mise en garde de l’ennemi : « Ignorant que deux soldats ne font pas une armée » !

« Seul dans sa tranchée », le narrateur interroge sans cesse son épouse d’un lancinant « Tu ne m’abandonneras jamais, hein ? » traduisant l’anxiété majeure dont l’écho peine à trouver un accueil. Sa psychanalyste reste le dernier rempart avant la paranoïa. Le monde se ligue t’il contre lui ? Chaque journée est-elle un nouveau champ de bataille ? Sans cesse livrer combat «  contre l’herbe qui pousse dans le jardin, contre la vaisselle qui s’empile, contre nos désirs, contre l’école qui nous a fait mal, contre la mort qui s’approche, contre nos enfants qui nous confrontent à nos faiblesses, etc. »

Le champ de bataille est fécond des guerres intestines de la famille et porte aussi en lui les ruines de ce couple au désir envolé depuis la naissance des enfants. Ce champ de bataille qui, à l’aune d’évènements extérieurs majeurs pour le pays, retrouvera l’essentiel de ce qui fait une famille : l’amour envers et contre tout !

Car l’adolescent, peu prolixe, est un hypersensible. Il saura montrer sa maturité et sa profondeur au détour d’un émouvante aventure offerte par l’auteur. Episode majeur où le personnage de Paul me rappelle l’Emile de Jean-Jacques Rousseau. L’adolescence, « une seconde naissance » soulignait Rousseau dans sont traité d’éducation (1762).

Le champ de bataille, un récit dont la profondeur gagne au fil des pages, doublé d’un effet burlesque tout à fait original ! L’adolescence, ce préambule permettant apprentissage, observation, essais nécessaires à l’acquisition de l’autonomie. L’adolescence, une intensité, tantôt grave, tantôt tendre : une traversée, une insouciance, une douce inclinaison.

Le champ de bataille, de Jérôme Colin aux éditions Allary (2018)

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