Le huitième soir, Arnaud De La Grange

Le huitième soir, Arnaud De La Grange

Ecrire est l’émanation de nos voix intérieures aussi profondes et contrastées soient-elles. Et il n’est plus évident d’entendre cet écho au sein de la multitude d’ouvrages aujourd’hui proposés. Quand un roman fin, sensible et exigeant, vous surprend, alors l’envie de partager est la plus forte ! Le huitième soir est le 2ème ouvrage d’Arnaud De La Grange qui avait publié Les Vents Noirs en 2017 (chez JC Lattès – chronique à retrouver sur ce blog), auquel il fait d’ailleurs référence au milieu de ce nouveau récit.

En plongeant le lecteur dans une intime percée de la bataille de Điện Biên Phủ, il propose une ellipse dense et poétique. Un puissant voyage, ancré dans le présent où, à la fragilité de l’instant, se disputent affrontements, défunts, et amour des hommes.

Guerre et poésie, deux mondes que tout sépare me direz-vous ? A l’un la fermeté et la résistance, à l’autre un puissant sentiment de liberté. Ce texte donne à voir une plus grande complexité des hommes aux prises à une situation qui, à chaque seconde, peut leur échapper. Et parle d’essentiel, ce qui pousse à se battre, ce qui retient à la  vie, aussi bien dans la potentialité d’un futur que dans la mélancolie d’un passé.

Điện Biên Phủ, étape clé de la guerre d’Indochine au sein de laquelle évolue le narrateur, un jeune officier de l’Union française en proie aux attaques du Viêt Minh. Le  narrateur, si présent que j’ai cherché son image longtemps après avoir laissé la dernière page, est un soldat engagé avec comme principal moteur, la fraternité (et la lecture de Pierre Loti) : « Je n’ai jamais été à l’aise avec les mots et, ici, je n’ai guère le temps de les choisir. J’espère que l’on me comprendra. Je peux me fourvoyer car on ne peut voir en même temps qu’un versant de soi-même. Mais là où je suis, je n’ai ni le temps, ni le cœur à travestir. Mon bureau n’a pas de sous-main en cuir, j’écris sur cette boue sèche qui demain peut-être m’accueillera. J’ai soif de vrai. Ce n’est pas une question de morale, juste une nécessité […] Pour être franc, aujourd’hui, je me fous un peu de la France et de son empire. Ce ne sont pas les couleurs d’un drapeau qui m’ont poussé hors de l’avion, au-dessus de cette cuvette maudite, mais une fraternité d’hommes ».

Dans un champ sémantique mêlant nature et animalité, le combat fait rage. La guerre est un personnage à part entière : « La bataille tous les soirs s’ébroue à cinq heures. Elle hésite d’abord un peu. On la sent hagarde, le genre de torpeur qui survit à une sieste trop longue. Dans le jour qui reflue, les obus se montrent gourds et les trajectoires indécises. Les coups tombent ici et là. Cela tue, mais sans rigueur ».

Les hommes, dissimulés dans la verdoyante colline, occupent troncs d’arbre et buissons se dressant sur la route, et coulent le long des pans de protections fictives au son des canons et des mitraillettes. La mort rôde et refroidit la progression du groupe.

Croiser la dernière lueur dans les yeux d’un compagnon de combat est aussi s’abandonner un peu de soi : « Moi, je me disais qu’une fois de plus je voyais mourir un garçon dont je ne savais pas grand-chose. Je le connaissais si peu et il y avait pourtant en moi plus de douleur que devant la simple mort d’un homme. J’ai eu froid, tout à coup. Comme si, retenue depuis des heures, l’humidité des grands arbres se déversait soudain dans mon cou. Ce garçon et moi, qu’avions-nous en commun ? […] Epaule contre épaule, le fusil posé sur un tronc d’arbre, face à cette brousse qui voulait nous avaler. Et à travers les coudes qui serraient contre les miens, je sentais plus qu’une rude obligation. Des tressaillements de peau en disent parfois bien plus que des professions de foi. Notre écorce, elle, ne ment pas. Dans ce monde resserré par la violence, j’ai appris la force du lien ».

La survie des groupes armés tient au fil de leur résistance qui s’étiole tout au long des huit chapitres. Habileté qui permet au lecteur de reprendre son souffle et à l’auteur d’intégrer ses personnages. Chaque rencontre est une promesse, une insurrection pour le narrateur qui amorce une transformation, progresse dans le doute et se frotte au réel. Un réel au parfum de chaux vieillie et de marécages poisseux. Un réel où la stabilité heurte l’espièglerie et la chaleur des rues de Hanoï. Un réel composé de sentiments contraires, de dépouillement et d’une énergie brute !

Un ouvrage emprunt de la fascination d’Arnaud De La Grange pour l’Asie. Et pour les expériences collectives fortes et intenses qui parlent d’équipage. L’homme est ici imaginé au sein de la nature comme l’animal qui finira par s’éloigner de celle-ci. Sa survie ne dépend pas que de lui. En l’admettant, il s’affranchit et accède à la liberté de son action. Une forme de noblesse se dégage de cet officier qui accorde désir et action. Il se construit ainsi en tant qu’homme courageux c’est à dire agissant sans cause préalable.

Platon parlait du courage en tant que vertu qui permet à toutes les autres de s’adosser. Le courage comme vertu inaugurale ! Dans Le huitième soir, se cotoient lecture du risque et du cœur, révolte et réconciliation, l’accès de notre jeune soldat a ce qu’il a de plus singulier. En se libérant de la norme, du prédictif, il entre en résonance avec une bataille qui va au-delà de Điện Biên Phủ. Le huitième soir est l’art de saisir dans l’instant ce qui permet à l’homme d’avancer : l’élan vital. Une magnifique écriture qui met au service du récit l’homme dans ce qu’il a de meilleur ! Un ouvrage qui, jusqu’à la dernière page, nous fait ressentir combien la condition humaine est fragile et qu’il est nécessaire de vivre pleinement en bravant les obstacles et la fin inéluctable.

Le huitième soir, d’Arnaud De La Grange chez Gallimard (2019)

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