Légende philosophique

Légende philosophique

Légende philosophique, A la table des hommes de Sylvie Germain, chez Albin Michel (2016).

Véritable coup de coeur !

Fine, et ciselée est, encore une fois, l’écriture de Sylvie Germain. Décentraliser l’Homme, autour duquel cette Terre ne tourne déjà plus rond, est l’un des thèmes de ce nouveau roman à la forte résonance avec notre époque.

Babel voit le jour dans une forêt, en pleine guerre civile, et se relève d’un monde en ruines: il est le personnage principal du récit. Originellement animal, Babel court à quatre pattes, et trouve refuge auprès de deux mères. La première animale, comme lui, qui disparaît brutalement, et la seconde humaine, qui le nourrit à son sein. Babel, sous le coup d’une divine métamorphose, deviendra Abel, un homme « ni beau, ni laid (mais) particulier ». Babel est une métaphore de la condition humaine, si elle n’était pas soumise aux conflits puis aux guerres, aux luttes intestines de l’homme sur l’homme. Qui travaille à sa propre perte.

Babel apprend à vivre, à survivre, et parcourt le monde « sans se soucier de la durée du trajet ni des difficultés qu’il risque d’avoir à affronter en chemin, mais en jouissant de chaque instant ». Il est rapidement recueilli et trouve des figures de compagnonnage, des résistants et des sauvages, qui l’interpelleront sur son fondement, la solitude, son avenir aussi. De manière plus large, les premières interrogations existentielles sont abordées par Babel : qu’est qu’une religion ? Qui est Dieu dont on lui parle tant ? Pourquoi la guerre et les références permanentes aux conflits ? Qui sont ces autres autour de moi ?

Un Babel accompagné et protégé d’une mystérieuse corneille, elle-même symbole de protection et de bienveillance. Un Babel, au milieu d’un monde violent et cruel, qui trouve du réconfort dans la beauté de la nature qui l’entoure « fragile, fugace et figée ». Avec de superbes descriptions à la clé ! Dans le plaisir de l’instant présent : « Tout ce qui n’advient pas dans l’immédiat, ou presque, est pour lui un jamais. Il vit dans la plénitude du présent au sein d’une rondeur temporelle chaque jour renouvelée, non dans l’étendue indéfinie du temps.»

A l’aide des codes des légendes, Sylvie Germain revisite le récit initiatique, la quête d’identité de ce personnage mi-animal mi-homme. Aidée de très nombreuses métaphores bibliques, l’auteure pose la question du développement de l’être et du poids de la conscience. Et revisite les limites entre l’homme et l’animal, la place de la nature et la culture, l’art et la politique aussi. Elle écrit que Babel, devenu Abel, trouvera consolation au contact de l’apprentissage du langage, et donc des mots, qui lui permettront de s’extraire de sa confusion intérieure, et de la brutalité extérieure. « Il n’est plus désireux de plaire à ses semblables, d’être accepté par eux, il lui suffit d’avoir été aimé par quelques-uns et d’avoir aimé ceux-là. Il a reçu sa part de fraternité, des destructeurs la lui ont arrachée, mais sous la douleur de ce rapt, il conserve la joie d’avoir un jour reçu cette part d’amour et d’amitié, et cette joie, personne ne pourra la lui retirer. »

Un récit minutieux, fouillé, un étrange et incroyable conte philosophique, qui interpelle fortement au regard des temps de vie violents que nous traversons. Et dont on ressort avec de nombreuses interrogations! Partir en voyage avec Babel, et trouver une forme d’apaisement.

A la table des hommes de Sylvie Germain aux éditions Albin Michel (2016).

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