Love me tender, Constance Debré

Love me tender, Constance Debré

C’est l’histoire d’une métamorphose. Tout comme Kafka le proposa en son temps à son auditoire. Celle d’une naissance, d’autant plus réussie et aboutie que les auteurs capables de trancher ainsi sont rares.

C’est l’histoire d’un dépouillement, de la recherche de la légèreté d’esprit et de corps, du devenir de l’être ! Un très beau roman que nous offre Constance Debré. La légèreté ou la possibilité de « danser avec ses chaines » nous disait Nietzsche dans Le voyageur et son ombre.  Vivre cette légèreté n’est ni futilité, ni inconscience ; la légèreté prend aussi en compte les contraintes, qui pourraient s’appeler pertes, et va de pair avec son adversaire, la gravité, les pieds bien ancrés dans le réel.

La métamorphose apparaît dès les premières pages de l’ouvrage comme une révolte individuelle, une réaction envers une société bourgeoise à laquelle trop vite elle a été associée, du fait de son nom, et qui ne lui ressemble pas. Page 60, Constance Debré écrit : « Je n’ai pas vécu dans du coton comme les gens croient toujours, à cause de mon nom ou de leur paresse à se mettre à une place qui n’est pas la leur, ces cons. Comme si les frontières étaient étanches, comme si ça n’arrivait pas chez les bourges la violence, la pauvreté et la mort. Alors oui comme ça, sans filet, marcher sur les toits, ça me plaît. Je pense que c’est ce que j’ai toujours voulu. Enfant, c’est quelque chose de ce genre que je m’imaginais comme vie, quand je montais dans les arbres pour réfléchir à l’avenir. »

Dans cet univers, le lecteur entrevoit que les hommes ont échoué dans leur quête du monde moderne. L’homme est tout sauf émancipé : « L’homme de l’avoir a oublié d’être », comprenait-on avec Kafka. Et cet asservissement, pleinement traité dans Play Boy, 1er ouvrage de Constance Debré, est bien terminé. Nous assistons à son dépouillement : la vie à moindre frais, les dépannages, les vagues larcins pour pouvoir manger : « Mon manque de thune donne des contours nets à tout. 9 mètres carrés, deux jeans, trois tee-shirts, le vieux blouson et ma vieille Rolex parce que ça me fait marrer, un café au comptoir, une baguette, un paquet de cigarettes, ma carte de piscine. Le monde devient un corps sans gras. Je me resserre, je me concentre. C’est important les limites pour ne pas se perdre dans le chaos. »

Apprendre à rester propre, à garder un corps dynamique (modelé par la natation, grande source de plaisir), et une assertivité, sont autant de pièces qui se rejouent chaque jour. Écrire est une priorité qui permet de nourrir cette légèreté, déjouer la gravité et trouver son êtreté

Ce dépouillement est une forme de cri envoyé à la complexité du monde qui vient tout appesantir, qui vient dégrader et souiller les relations humaines, qui vient la séparer de son fils, alors pris dans l’étau d’une manipulation paternelle : « […] on croise toujours le diable dans une vie, puisqu’il faut bien faire l’expérience du mal […] ». Comme si ne plus calquer son style de vie sur celui de son ex-compagnon, était soustraire une partie de la vitalité de ce jeune enfant. Un enfant qu’elle chérit et dont elle décrit avec tendresse la toute première connexion avec lui : « Il est né, je l’ai vu pour la première fois, avec sa gueule à lui, son corps à lui, sa vie à lui, sa mort à lui, il ne pleurait pas vraiment, il avait un air pas content qui m’a plu, j’ai compris qu’il était exactement lui, pas une histoire qu’on se raconte […]. »

A travers des prises de décisions fortes, Constance Debré montre ce qui est essentiel pour elle : la fluidité et l’accord avec la personne qu’elle est. Plus de grandiloquence, elle choisit le simple. Plus de promesses dans ses relations amoureuses, elle recherche l’épanouissement. Pas de feintes ou de stratégies dans son divorce, elle préfère l’humilité. Et le prix à payer, partout présent dans le texte, est grand ! De temps à autres, la beauté fait irruption et, à la légèreté, vient s’associer la joie, fugace et entrainante. Le plaisir permet aussi de tenir. De cette situation naît une créativité littéraire forte : les mots sont une présence rassurante et nous font entendre cet amour et ce besoin irrépressible des belles lettres. Une musicalité, qui font de Love me tender un des romans à lire cet hiver !

Love me tender, de Constance Debré publié aux éditions Flammarion (2020)

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