Une ombre chacun, de Carole Llewellyn

Une ombre chacun, de Carole Llewellyn

Avons-nous besoin d’autrui pour prendre pleinement conscience de nous-mêmes ? Et quelle est l’épaisseur de cet autre qui nous permettra de reprendre souffle ? Pourraient être les questions au centre du premier roman de Carole Llewellyn. Un roman à la construction solide et à la double narration.

Le récit débute aux Etats-Unis, chez Seven Smith, ancien soldat de la Marine, encore envahi des odeurs du passé. La routine, d’un foyer américain moyen, ne lui apporte plus ni ardeur, ni élan. Profondément marqué par les combats menés en Irak et en Afghanistan, il répond positivement à l’annonce passée par un homme d’affaires parisien, prénommé Charles. Cette quête, le retour à l’utilité comme pourrait le dire Seven, lui apportera l’impulsion nouvelle tant désirée. Jusqu’où pourra t’il aller ?

Parallèlement, Clara, trentenaire, s’astreint à une vie de femme au foyer. Dans un appartement parisien bourgeois, elle s’attèle minutieusement aux tâches de la journée, poste des moments théâtralisés sur les réseaux sociaux et cherche à attirer l’attention de ceux qui ne la regardent pas. Clara, sans cesse accaparée par ses obligations sociales, est constamment détournée d’elle-même et donc de ses besoins. Son mari, Charles, prend soin de tous les détails matériel de leur existence. Sans grande empathie, sans attention à ses émotions, à son mal-être. Plein d’arrogance, gardant un œil sur sa respectabilité, Charles fait en sorte de conserver l’équilibre de ce couple désincarné.

Clara étouffe : elle est faite d’un terrible passé. Enlevée à l’âge de onze ans devant son école, sauvée par la grâce d’un nid de poule, elle n’a jamais réussi à oublier. Clara est envahie d’idées fixes concernant la mort. En choisissant de disparaitre, elle s’extrait de la vacuité de cette vie et se donne une chance de se trouver. Mais disparaître physiquement, est-ce suffisant ?

Au cœur du doute, sur les routes de l’Europe, Clara fera des rencontres qui la transformeront. Il y a notamment, dans l’ouvrage, un très beau chapitre avec un personnage secondaire féminin. Clara finira par faire la rencontre de Seven.

Le récit et les personnages sont crédibles : l’auteure nourrit méticuleusement leurs histoires, cette introspection nécessaire pour continuer la route. Foule de détails est donnée et les univers contrastés, de Clara et Seven, n’échappent pas à quelques clichés. Comme tous les quotidiens ! Les références sont nombreuses et Carole Llewellyn opte pour la mixité. Des grands auteurs aux plus innovantes séries TV, ses sources ancrent son écriture dans la modernité.

Les hommes n’ont pas le beau rôle et poussent les femmes jusque dans leurs plus sombres retranchements. La sœur de Clara n’est pas en reste avec un chapitre 13 qui apporte des réponse : « C’est étrange de s’appeler Seven. Il y a une raison ? Remarquez, il ne doit pas y avoir une raison à tout. Dans notre famille, tous nos prénoms commencent par un C. Je ne sais pas d’où vient cette tradition, mais c’est comme ça. Uniquement pour les filles, d’ailleurs. C ‘est injuste, quand on y pense, peut-être est-ce parce que les hommes sont libres d’être qui ils veulent alors que nous ne sommes que des clones de génération en génération. Au bout d’un moment, on nous recycle. ».

En tant que lectrice, j’aurai besoin de secouer Clara et Seven afin de les dépouiller de quelques apparats et de rentrer plus encore dans leur psychologie et leur intimité. Oublier peu à peu les sources et indications, pour caresser les personnages sous la plume. Et prendre une forme de distance face à leurs interrogations. Une ombre chacun, est un travail important qui donne de la consistance à ce premier roman. Avec un accent final étonnant, je recommande cet ouvrage et l’auteure qui écrit actuellement un 2nd opus. A suivre !

Retrouvez Carole Llewellyn qui parle de l’essence de ces personnages :

Une ombre chacun, de Carole Llewellyn aux éditions Belfond (2017).

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