Pas exactement l’amour, Arnaud Cathrine

Pas exactement l’amour, Arnaud Cathrine

Cette semaine, sur le blog, une découverte toute personnelle ! Car Arnaud Cathrine est un auteur qui a publié de nombreuses fois depuis son premier roman, Les yeux secs (1998). Affairée à mes textes, je suis tombée sur ce recueil datant de 2015, que je n’ai pas lâché de la soirée. Dix nouvelles comme dix échos intérieurs qui se déploient autour de cet énigmatique titre, Pas exactement l’amour. Pas exactement l’amour, est précisément la focale que pose l’auteur sur les sentiments amoureux. Les protagonistes sont tout près, si près, tout contre l’amour.

Dans Pas exactement l’amour, le couple est revisité à la faveur d’un quotidien parisien qui nous emporte tant il épouse les contours du réel. Qui de se reconnaître dans le récit d’ouverture où un couple naît, et s’embrase sous nos yeux de lecteurs, luttant contre la somme de détails le contrariant consciemment (ou inconsciemment) : « Il se remit à voir ses amis. Pendant un moment, on l’appela le « revenant ». Ils avaient tous vécu ces amours qui vous dévorent puis, un beau jour, vous recrachent et vous rendent à la vie. Auprès d’eux, il faisait comme si tout allait bien. Et on ne saura jamais si c’est le meilleur moyen pour que tout aille effectivement bien. » Les discriminations sociales, la question de l’argent, le poids de l’entourage, etc. font le lit de ces deux amants et finiront pas avoir raison de l’essentiel. Après la spontanéité de la rencontre, mise en abime, au contact de la singularité d’un autre, qui permet le déploiement de cet autre moi en moi, vient le temps de la métamorphose pour le couple qui dure. Etape de transformation complexe qui, à l’aune du désir, nécessite action et engagement tacite des protagonistes. La métamorphose fait-elle l’histoire d’amour ? Est-il nécessaire ou superflu d’installer une histoire d’amour dans le temps ? (Installer est-il un terme à sceller définitivement une histoire d’amour ?)

Qui de se confronter au paranoïaque amoureux d’une superbe rousse à la voie énigmatique, à l’ambivalence des sentiments le matin d’un mariage au Cap-Ferret (superbe narration qui tutoie le très beau Call me by your name d’André Aciman – publié en 2007 et aujourd’hui brillamment adapté au cinéma), laissant enfance et naïveté s’échapper pour un monde boursoufflés de codes moraux. Qui de se mesurer à l’attente qui fait partie du jeu amoureux et du sempiternel attachement. Qui de plonger, encore et toujours, en ayant en tête que nous nageons si mal ? Dans J’attendrai, l’univers fantasmé, des premiers temps de la relation amoureuse, est finement décrit. L’auteur parle du désir insatiable de l’être, de jalousie et d’orgueil, du poids du regard des autres, etc. sans jamais atteindre le point de métamorphose. Le personnage témoigne : « Ces premiers mois ont duré pas mal de temps, disais-je. Ce qui signifie qu’ils n’ont pas duré. Ils ont laissé place à un banal saccage. J’étais et je suis consentant. J’allais et je vais au désastre, mais en connaissance de cause. Un désastre auquel je survivrai, obscurément occupé à m’en faire le témoin, gardien scrupuleux d’une ornière dont j’ai mis un point d’honneur à ne pas sortir ».

Ce qui est séduisant, et captivant pour le lecteur, est la matière dont est fait le recueil. Plein du désir de la main qui les couche, ces nouvelles explorent toute la palette des sentiments qui s’offrent à l’être humain. Ne négligeant aucun contour, Arnaud Cathrine dessine de grands cercles invisibles qui tissent les liens, (re)lient les amants entre eux, et nourrissent l’attraction des êtres bien au delà de considérations externes. L’invitation sensorielle se trouve derrière chaque page : la tendresse de la rencontre, l’odeur de l’attraction, le diapason des corps, le toucher de la peau, sans oublier la confrontation des névroses, etc. Dix nouvelles pleinement empreintes des émotions qui animent les personnages. Parfois la violence, la noirceur du couple, dans Monsieur Bricolage. La puissance de l’absence dans Silence radio. Le déchainement des revenants dans Simona, où une jeune femme passe à deux doigts de la folie au son d’un banal « Toi, ça va ? » foudroyant car sortie de la bouche d’un amour passé encore trop présent.

Car l’amour parle aussi de fantômes. De l’amour de jeunesse au supposé grand amour, l’homme porte les stigmates de ses histoires passées et de ses projections. Dans Pas exactement l’amour, les personnages tendent vers une forme de fatalité sans jamais tirer de trait définitif sur l’amour. La porte reste ouverte. Si « les histoires d’amour finissent mal en général », l’entièreté des personnages, l’humanité qui se dégage de ces textes, l’approche existentialiste forgée dans de menus détails, font de ce recueil un puissant élixir à l’amour.

Pas exactement l’amour, Arnaud Cathrine collection Verticales chez Gallimard (2015) et Folio Gallimard.

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