Retourner à la mer, de Raphaël Haroche

Retourner à la mer, de Raphaël Haroche

Treize. Treize nouvelles composent ce formidable recueil proposé par Raphaël Haroche. Treize tentatives de donner naissance à ses personnages et d’accorder forme au réel. Treize tombées en abîme au sein desquelles cohabitent cabosses, dépouilles, cicatrices et ratures, toujours rattrapées par une humanité vive, joyeuse et pleine.

La trame du canevas est écrite au présent. L’ordre n’a que peu d’importance : à travers ces courts récits, les personnages, de part leur mémoire et la puissance de leurs affects, tentent de sublimer le vivant. Le lecteur part à la rencontre d’un vigile à la bienveillance crue et tangible pour une strip-teaseuse, suturée comme une poupée sans âge, qui partage sa vie. Un quarantenaire prend la route des vacances avec son fils et, sous influence de l’alcool et d’un album de Bowie, s’interroge sur sa capacité et ses responsabilités de père : de l’enfant ou du père, lequel porte la cape de l’épée ? Qui est le héros de l’autre ? « Je le tiens, je ne le lâcherai pas, je suis son père, c’est moi qui l’ai tenu le jour de son baptême, je sens son ventre qui se soulève contre le mien, peau contre peau, j’essaie de le réchauffer, je sais comment faire, je m’en souviens, je l’ai fait le jour de sa naissance. »

Dans la suite du recueil, un enfant marche dans les rues de Paris, suivi d’un fantôme, pouvant être un revenant, « long manteau à carreaux noir et gris et une écharpe, été comme hiver » et « godillots à lacets, des godillots humides qui s’écrasent comme des éponges sur le sol ». Il cherche à le semer, il cherche la sécurité, traversant les rues du Marais, poursuivi par l’obsession que « quelque chose de terrible va arriver ». Un homme marié attend et fantasme « la plus belle femme du monde ». Ami avec elle depuis peu, il se soumet à ses désirs attendant vainement l’intimité qui ne vient pas.  Un soir au restaurant, il se cogne amèrement au réel lorsque cette dernière fait l’éloge de Mein Kampf.

Treize nouvelles qui me renvoient, en tant que lectrice, à des instantanés, photos prises sur le vif, où l’intention de l’artiste laisse grande place à l’imaginaire. Et ces instantanés permettent de s’attacher viscéralement à la pluralité des récits et des hommes. Ce traitement imagé, qui m’amène sur les routes de Depardon, permet à son auteur de flouter, quand il le souhaite, et d’épaissir le trait, quand il le faut. L’espace temps est court, l’impact émotionnel est fort, et la projection (qui parfois fait office de conclusion) toujours inattendue.

Les élans du cœur, la maladresse des hommes qui aiment, la bravoure, la riposte, l’amitié, etc. traités dans l’instant. Autant de thèmes existentiels qui cohabitent dans cet ouvrage. « Ni l’avenir, ni le passé ne me plaisent. Tout s’efface devant le présent. Je ne regarde que l’instantané, et si je bois frais, j’oublie la route et les deux étapes qui encadrent mon instant de halte et de respiration. » écrivait Paul Valéry à la fin du 19e siècle dans Lettres à quelqu’un.

Retourner à la mer, est un recueil extrêmement poétique, comme autant de coups de peinture où l’amour du verbe côtoie l’amour de l’être et l’intranquillité. Avec au centre, un cri silencieux lancé à un ami qui, aujourd’hui n’est plus là, « quel genre d’ami ferait ça ». Un ouvrage que je vous recommande pour revenir à l’essentiel. Se laisser couler, un dimanche d’hiver, et ressortir de sa lecture avec plus de foi en l’humain.

Une très belle découverte que cette première tentative !

Retrouver l’interview de l’auteur sur une vidéo diffusée en Février 2017 sur France 24 : la nouvelle apporte-elle plus de liberté que le roman ?

Retourner à la mer, de Raphaël Haroche aux éditions Gallimard (2017)

Laisser un commentaire