Reviens, Samuel Benchetrit

Reviens, Samuel Benchetrit

Est-ce la dernière farce de Samuel Benchetrit que je tiens entre mes mains ? Un écrivain en proie à la procrastination – si tant est qu’écrire ne soit pas le substrat d’un perpétuel ajournement – nous entraîne dans la mélancolie qui le traverse. Son fils, sa raison de vivre, est parti en voyage pour découvrir l’Europe, et les femmes. Ce jeune adulte veut « sortir de l’appartement », dans lequel il vit depuis plus de 15 ans, et se confronter au monde réel. Monde qui lui semble infiniment plus intéressant depuis Jack Kerouac, Jon Krakauer, Albert Londres, Jack London, Charles Bukowski, etc.

Notre écrivain ne trouve plus l’inspiration. Il reste, des heures durant, à attendre. Attendre que l’inspiration vienne et que les sujets vains, qui s’abattent littéralement sur lui, ne se fatiguent d’eux-mêmes. Attendre de recevoir une de ses anciennes publications, ouvrage commandé sur Amazon, dont il suit le trajet incertain. Subir les appels de son ex-femme, qui ne supporte pas le fait de recevoir moins de nouvelles de leur fils, et qui ne se gêne pour prendre l’ascendant et exercer son autorité. Se frotter à la pression de son éditeur, qui attend un hypothétique nouvel ouvrage sur Pline l’Ancien. Se débattre avec les impôts et être émotionnellement étranglé par un e-mail frauduleux, reçu d’Afrique, d’un certain Paul Blanchot. Ce dernier le supplie de lui porter assistance via l’envoi d’une somme d’argent non négligeable.

En tant que lectrice, je me suis demandée où Samuel Benchetrit voulait-il bien nous emmener : 250 pages pour nous expliquer qu’une grande partie de nos journées sont pleines de la vacuité que nous nous sommes efforcés de créer? Que le temps le plus précieux, celui que l’on partage, se réduit à peu de choses? Qu’il est plein de la mélancolie, d’une époque plus personnelle, et plus propice à l’inspiration?

Car ce livre sonne pour moi comme une farce qui se nourrit au fil des pages. Impossible de passer à côté de sa force comique ! Mais Samuel Benchetrit, a travers des ouvrages comme Chroniques de l’asphalte, Chien, ou encore le magnifique texte La nuit avec ma femme, dont j’ai régulièrement parlé sur le blog tant son écriture est empreinte d’amour, ouvre habituellement la porte à des mondes inconnus ou délaissés, et emporte le lecteur dans sa vision poétique et son approche sensible.

Avec Reviens, l’émotion est présente mais plus dispersée dans le quotidien du protagoniste. Le personnage ne sait plus vraiment où donner de la tête et le récit se perd parfois dans toutes ces histoires transverses sans grand intérêt. Reviens parle de la place immense aujourd’hui occupée par l’absence : l’éloignement du fils, le manque d’inspiration, le besoin de relation? Et chaque paragraphe donne à voir un état, plus ou moins flou, de la pensée de l’auteur.

Page 180, il écrit : « Je devais me concentrer pour rester connecté au monde réel, autrement je subissais une espèce de delirium tremens littéraire ; ce qui ne s’écrivait pas se superposait à la réalité monotone. Chaque être était chargé d’une certaine émotion plus importante que chez d’autres. C’était son empreinte intérieure, ce qui le différenciait de ses semblables. Invisible à l’œil nu, cette charge devait à un moment sortir du corps et se répondre. L’écrivain devait écrire. Le mathématicien calculer. L’amoureux aimer. Et si ce n’était pas possible, alors cela débordait (…). »

Essentiellement, Reviens parle d’amour et les plus beaux passages sont les moments où il échange avec son fils par e-mails : « C’est ici la nuit, si je regarde alentour, aucun signe concret, rien d’humain n’indique le monde ou ne s’accorde à mon passé. Tout est inconnu. Et ce n’est pas le voyage que je cherche, ni la nouveauté, mais l’absence et le vide pour délivrer l’horizon. Je n’avais jamais eu peur de tant de silence, de tant de beauté. » Et le père répond: « Fils, je suis content que ça te plaise, mais fais quand même attention à toi. Les nuits doivent être fraiches où tu es, nouus attrape pas une pneumonie ! Donne des nouvelles à ta mère qui s’inquiète. PS : je t’ai pris ton rasoir électrique, le mien est cassé. Je t’aime. »

Je veux garder en tête la grande poésie et la singularité de Benchetrit que j’ai croisé par ailleurs. Peut être suis je passée à côté de Reviens. L’ouvrage d’entre-deux existe t’il ? Je veux le croire puisque c’est la fiction que nous propose Samuel Benchetrit en cette rentrée littéraire. Je laisse l’auteur vous parler de son livre et de ses carnets d’écriture : la clé de Reviens ?

Reviens, de Samuel Benchetrit aux éditions Grasset (2018).

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