Un témoignage comme un testament

Un témoignage comme un testament

Montrez-moi vos mains, du musicien Alexandre Tharaud, chez Grasset (2017)

Alexandre Tharaud, incroyable pianiste que j’ai eu la chance de pouvoir écouter dans le sud de la France, s’essaye au temps de l’écriture pour la 1ère fois. Il nous ouvre les portes de sa solitude quotidienne et traite du rapport à ceux qui l’entourent et de la résonance des éléments nécessaires à sa vie.

Et c’est réussi !

Hier soir, j’assistais à une conférence de philosophie et le sujet, souvent multiple de lui-même, était particulièrement inspirant pour cette critique : « notre héritage est-il précédé d’un testament ? ». Magnifique phrase, issue de l’affirmation du poète et écrivain René Char dans Feuillets d’Hypnos: « notre héritage n’est précédé d’aucun testament », posant ainsi les bases de la carence nécessaire à une transmission vraie, selon René Char, qui se fait par l’absence. Pour Alexandre Tharaud, la transmission raisonne de cette manière tout à fait particulière et s’inscrit – également – dans une absolue poésie. Il est une sorte d’héritier et il en mesure l’ampleur avec humilité voir avec étonnement. Une façon pour lui de s’exprimer sur le sujet prend forme avec les mots. Il en fait usage avec puissance: à chaque paragraphe, le lecteur sent le poids des mots posés sur la page. Les mots, choisis avec soin, lui permettent de se rapprocher toujours un peu plus de sa vérité intérieure. A travers cet ouvrage, les mots pesés permettent à Alexandre Tharaud de partager avec enthousiasme cette vérité.

Au fur et à mesure du récit, il reste suffisamment lucide pour comprendre que, tout en se rapprochant de sa vérité, il s’éloigne aussi de l’éclairage total, dans un mouvement constant de création et d’abandon. Il garde le goût des choses et des gens, parcourt le monde en quête de rencontres, modèle en permanence sa personnalité et donc sa musique.

Je retiens particulièrement la place donnée à son piano. Le face-à-face avec le piano est, pour Alexandre Tharaud, la rencontre d’un être à part entière. Il explique refuser d’avoir un piano chez lui au risque de préférer le plaisir du déchiffrage et de l’improvisation à la nécessité du travail rigoureux. Et va systématiquement chez des amis pour travailler : « C’est en creusant, en raclant ces failles que je dois trouver des solutions pour parvenir aux couleurs que je cherche. Pour progresser. Par la suite, en concert, le fétichisme de l’instrument devient relativement secondaire tellement j’ai l’habitude de dialoguer avec tout type de piano ».

Avec le piano, le musicien engage une véritable relation d’amitié. Et c’est Aristote qui entre en scène: il revendiquait le fait que l’amitié permet le partage des vertus. Le musicien, ami avec son instrument, va chercher chez ce dernier une qualité noble, un point qui lui permettra de s’élever. Et probablement donner de lui le meilleur. Pas de rapport de domination entre le musicien et son instrument. Ils se parlent en rondeur, dans une langue invisible à tout autre, ancrés dans une connivence qui, si elle n’existait pas, amputerait durablement l’homme au profit de la médiocrité. Le piano est un miroir pour Alexandre Tharaud, qui prend soin de son « cher ami« , et construit ainsi une relation durable.

L’Homme a également sa place dans le récit. Le musicien rend hommage aux nombreuses personnes de l’ombre qui permettent la mise en musique: l’accordeur, le facteur de piano, les architectes qui pensent l’acoustique des salles, les ingénieurs du son, ses professeurs aussi, son équipe et ses soutiens les plus proches, etc. Les tourneurs de page, relais visibles d’une mémoire défaillante, source majeure d’anxiété, alimentée par de petites pilules blanches issues de la chimie moderne.

Quelques lignes s’intercalent sur la naissance du récital et la place du soliste. Le piano n’a pas toujours été reconnu et les us et coutumes ont évolué à travers la personnalité des plus grands artistes: le rapport du pianiste à son public donne le degré d’évolution de l’instrument. Nous apprenons que « Chopin, plus en nuances, ne bombe pas le torse. Dédaignant la scène, il s’y produit rarement, davantage dans les salons, joue sur le raffinement, plus pianissimo que fortissimo ». Franz Liszt, quant à lui, ouvre la voie à un rapport plus direct: il aime se produire, il aime les femmes et déclenche une émeute dans chaque salle.

Alexandre Tharaud est le musicien happé par la scène et cette mise en scène est véritablement une mise en être. Une sensation « magnétique » qui se met instantanément en place avec le spectateur. Une énergie vitale circule dans la salle entre le pianiste habité et les spectateurs sous son charme. Une mise en abime qui parle d’intériorité dès le frôlement des premières touches.

Un subtil jeu d’équilibre, entre ombre et lumière, aussi à l’aise devant l’unique couple attablé face à la scène qu’au sein d’une salle de 3000 personnes. A chaque concert, Alexandre Tharaud joue sa vie: sans la scène, il n’est rien, sans la rencontre, il est affaibli, dans le décuplement apporté par la musique, il exulte et respire. Dans cet ouvrage, il démontre poétiquement qu’il joue pour être. Il est le passeur et son témoignage sera testament. Un récital singulier, une écriture sensible, un écho comme un remerciement à cette aventure si particulière.

Montrez-moi vos mains, Alexandre Tharaud aux éditions Grasset (2017).

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