Les vents noirs, Arnaud de La Grange

Les vents noirs, Arnaud de La Grange

En plein hiver, explorer Les vents noirs, et retrouver ce qui fait la grandeur et la misère de l’homme ! Un superbe premier ouvrage où se côtoient condition humaine, entre steppes sibériennes et désert du Taklamakan (Asie centrale), et folle passion des hommes pour la quête. Maladivement en quête de vérité, en quête d’absolu, et finalement à la recherche d’eux-mêmes.

1920. Le contexte géo-politique est électrique après les révolutions russes. Verken est un lieutenant de l’armée française venue soutenir l’armée blanche contre les Bolchéviques. Par devoir, Verken engage ses troupes dans de sanglantes batailles, à la violence incommensurable (à noter l’incroyable réalisme de certains champs de bataille), avide d’en découdre avec le premier soldat qui s’approche. Pris dans ce chaos, une nouvelle mission est assignée à Verken : Emile Thelliot, archéologue français de renom, sorte de savant fou du début du dernier siècle, défend bec et ongles un site de fouilles du Turkestan chinois. Verken et Thelliot mènent deux quêtes parallèles aux nombreux points communs. Entêtés et revêches, ils poursuivent sans limites et sans craintes leurs explorations.

Avec en toile de fond des décors vertigineux, ils enjambent l’adversité et écrasent tout opposant. L’érudit Thelliot développe une paranoïa aiguë, obsédé par ses rêves de grandeur et habité par ses découvertes. Aiguisé par la compétition qui règne sur les sites archéologiques, Thelliot avance seul et passe de l’état obsessionnel à la folie. Verken « pouvait être d’une dureté minérale, d’un cynisme glaçant ». Enlisé dans des sentiments ambivalents envers un père qu’il maudit, il est fasciné par le jusqu’au-boutisme de Thelliot qui lui semble libre et sans entraves. Le lecteur suit la traque de Thelliot par Verken qui ne se croiseront qu’au terme de nombreuses péripéties. La rencontre amoureuse d’une jeune ornithologue, Victoria, aura comme mérite de permettre une prise de recul pour Verken : « Etes-vous de ceux qui ne supportent pas que les rêves des autres soient plus grands que les leurs ? » lui demande t’elle. Consciente des défauts de Verken, elle glissera lentement vers l’état amoureux et apportera une transversalité à l’histoire. Une respiration, pour le lecteur, entre deux rudesses.

Ce qui est fascinant dans l’écriture de ce roman est son foisonnement. Arnaud de La Grange garde intactes une qualité et une densité d’écriture tout au long des 380 pages : un fil conducteur tenu jusqu’à la lie ! Il est rare de maintenir une telle tension dans le récit. Les paysages sont grandioses : certainement le fait des voyages et des expériences de l’auteur qui vécut plusieurs années en Asie. Ils habillent littéralement l’histoire et ont un rôle dans l’émotion qui se dégage, dans l’oppression et la violence de certaines scènes : « En arrivant en lisière de la forêt, une vision dantesque les avait foudroyés. Sur l’acier froid d’un lac, des centaines de malheureux s’étaient arrêtés. Femmes, hommes, enfants, le froid les avait pétrifiés. On eût dit un peuple entier, à qui un dieu déçu avait subitement retiré la vie. Au printemps, la glace s’ouvrirait sous les corps et les flots engloutiraient ces vies à jamais oubliées. »

Au carrefour de plusieurs religions fondatrices, de différentes civilisations et cultures, les deux protagonistes, aux caractères en acier trompé, évoluent au gré de vents noirs de leur destin. Les symboles ne manquent pas et la nature offre ce qu’elle a de plus généreux pour décrire la condition humaine : « La mère-aigle était assise sur le nid, ses ailes dépliées pour tenter de protéger l’abri et garder ses petits réunis. Le mâle volait autour de l’arbre, ballotté en tous sens, poussant des cris aigus. Le lendemain matin, Victoria retourna au pied de l’arbre. Les débris du nid étaient éparpillés sur le sol. Au milieu, les six corps dénudés des maigres oisillons. Les deux aigles adultes se tenaient l’un à côté de l’autre sur le mur voisin, gémissant comme des hommes pleurant la mort d’un proche. Si fiers et hargneux le jour d’avant, les rapaces étaient maintenant humbles et démunis. Il avait fallu que dans leur chair ils soient frappés. »

Arnaud de La Grange décrit finement les faiblesses des hommes, et la misère de leur condition, sans oublier les signes de leur grandeur. Toujours entre deux abîmes, Verken et Thelliot, oscillent entre l’infiniment grand et l’infiniment petit. Dépassés par la puissance et la force de la nature, ils semblent le plus souvent limités et infirmes. Penser, souvent à haute voix, leur permet d’avancer et d’agir. Un formidable premier roman aux accents Pascaliens : « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien. » (Pensées, 1670).

Retrouvez l’auteur dans une interview du 20 Décembre 2017 :

Les vents noirs, Arnaud de La Grande chez JC Lattes (2017)

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