La vie princière, Marc Pautrel

La vie princière, Marc Pautrel

Attendre patiemment la réimpression de La vie princière et tomber en grâce une soirée d’hiver! La nouvelle proposition de Marc Pautrel est une lettre écrite à L***. Une déclaration courte, délicate et sincère, dans laquelle le protagoniste, écrivain, donne à voir toutes les émotions qui le traversent depuis … elle.

Il est au Domaine, un lieu où se retrouvent intellectuels, artistes et scientifiques, qui échangent à la faveur de diners. Plongé dans une forme de solitude, propice à l’écriture, il se consacre entièrement à son objet et croise nombre de chercheurs anglais dont il maitrise mal les desseins et la langue. Elle, italienne et professeure de littérature, est en résidence au Domaine pour huit jours et a le souhait de rencontrer l’écrivain. Elle a lu ses livres à la bibliothèque. Il l’intéresse. Elle parle tout le temps et rit. Ils s’assoient l’un à côté de l’autre.

Il la trouve belle, intelligente, drôle et rapide : « Je te dévisage, tu ne me plais pas vraiment mais ton énergie m’attire ». Ce que l’écrivain ne prévoit pas, est bel et bien la rencontre amoureuse, le moment où l’autre surgit. La rencontre s’immisce dans le tissu ouaté de cette semaine pour dérouter les personnages de leur projet originel. Une phrase, indiquant la présence d’un compagnon, vient contrarier ce moment. L’écrivain, alors « foudroyé de douleur » sait : il est amoureux, ne veut plus être séparé de L*** et se laisse aller à la complicité qui grandit : « J’agis en ta compagnie selon mon instinct et je serais bien incapable de faire une chose que je ne sente pas cohérente avec le moment. Les choses se passent avec tant de fluidité et si parfaitement avec toi, c’est tout ce qui compte, je ne veux pas briser notre cercle. »

Cette rencontre suspend les deux protagonistes dans la durée et dans le monde qui les entoure. Cet instant est minutieusement décrit à travers le format choisi, la correspondance, et le respect d’une unité de temps et de lieu. Les jours s’écoulent et se ressemblent sans que rien ne prédise ou détermine ce qui arrivera. La trace indélébile de la rencontre se creuse marquant l’écrivain de la joie irrépressible de la retrouver, de la toucher, de la regarder et de lui parler. L’empreinte mystique de l’amour les effleure: « J’étais si joyeux, je me voyais éternel, je pensais exactement : Elle me veut, je le sais, et je le sais parce que tout ce qu’elle ressent, je le ressens puissance mille. »

La surprise, l’imprévisibilité, est au fondement de cet amour naissant comme au fondement de la nature humaine. De la stupeur de penser que nous procédons d’un autre être. La question essentielle du roman tourne autour du fait que l’amour peut nous aider à donner naissance à un Autre en nous, à un aspect de nous auquel nous n’avions pas encore accès. Il révèle le passage d’un avant à un après qui se vit à travers l’attachement, et la séparation, et qui permet au personnage de s’autoriser la création (la lettre entre autres choses), aussi difficile soit elle. Quelques magnifiques lignes illustrent ce fait : « Chaque seconde de ce dîner sera donc pour moi sacrée, jusqu’à la dernière, celle qui nous séparera puisque je finis toujours pas être séparé des femmes dont je tombe amoureux. La séparation est devenue une constante de mon existence qui m’a forcé à changer de vie, et c’est pour ça que je me suis retrouvé romancier : je veux tout transformer en légende, créer une boucle continue, doubler l’éternité. »

Au fil des pages, le lecteur suit ce miracle, même si l’être aimé ne montre que peu d’inclinaisons envers l’écrivain. L*** ne deviendra pas physiquement aimante. L’écrivain se relèvera sans cesse de ses mouvements de lutte entre lueurs d’espoir et renoncement conscient. Il écrit: « Je ne connais rien de plus douloureux que de se retrouver obligé de vivre à côté d’une vérité insupportable, et sans pouvoir ni s’en éloigner ni rien faire pour la modifier. Je reste tétanisé de longues minutes et nous continuons pourtant de marcher parce que tu parles sans réaliser que moi j’ai perdu la parole et que je ne suis plus vraiment là, sans comprendre que tu marches à côté d’un mort.»

Il égrène les sujets, viscéralement pris dans un tourbillon de fous rire et de larmes. Il se rend à la vie et mène bataille jusqu’au départ de l’être aimé, sans oser faire « pivoter les forces du monde ». Il ignore pourquoi et restera « assommer plusieurs jours » par les regrets. Une correspondance brillante, au titre si bien choisi pour décrire l’état de l’auteur, où la parole donnée au lecteur est emplie de joie est d’exaltations. De ces infimes moments où l’être se soustrait à sa complexité et semble repartir de novo. La correspondance, cette sensible mécanique qui, en tant que lectrice, m’impacte à chaque fois. Au sujet de la rencontre, Rilke parlait au siècle dernier de « fêtes rares », et avait envoyé à la poète russe Marina Tsvetaieva: « tous mes mots veulent courir vers toi en même temps, pas un qui accepte d’en laisser passer un devant lui. ». Allez au devant de l’autre et vous n’aurez pas de regret !

Retrouver l’interview de Marc Pautel sur la chaîne You Tube de la librairie Mollat (Bordeaux) :

La vie princière, de Marc Pautel, collection l’Infini chez Gallimard (2018).

Laisser un commentaire